Collègues, oui. Amis, non.

Collègues, oui. Amis, non.

Je fais partie des personnes qui accordent facilement leur amitié. Trop facilement, sans doute.

C’est à coup de (nombreux) poignards dans le dos que j’ai appris ce que la plupart des gens me semble savoir depuis longtemps : les amitiés, au boulot, c’est RARE. C’est TRES rare.

La plupart de nos collègues ne SONT PAS nos amis. Ce sont des copains, souvent. Des confrères, parfois. Des collègues, oui. Des amis, non.

RAPPORTS DE POUVOIR

Et les rapports de pouvoir sont la cause principale de cela.

On rétorquera que les collègues qui sont sur le même plan hiérarchique sont plus facilement des amis. Certes, les supérieurs ou les inférieurs conservent des liens de pouvoir avec nous, mais ceux qui sont nos égaux semblent inoffensifs sur ce point.

C’est oublier ceux qui, parmi nos égaux, souhaitent monter au-dessus de nous, y compris si – pour cela – il faut nous marcher sur la tête. Sans compter aussi ceux qui souhaitent nous voir descendre au-dessous d’eux. Y compris si – pour cela aussi – il faut nous piétiner.

Et en ce domaine, j’ai vu des personnes au-dessus de tout soupçon se révéler de vrais animaux sauvages lorsqu’une once de pouvoir supplémentaire se présentait à leur portée.

LES AMIS EXISTENT

Bien sûr, les collègues-amis existent. Mais comme le disait Michel Audiard : c’est comme les poissons-volants, ça existe mais ça ne constitue pas la majorité du genre.

Très souvent, l’amitié en question s’est constituée avant que l’on ne devienne collègues. Elle survit à notre vie professionnelle mais se nourrit à l’extérieur.

A l’inverse, on sait qu’il faut se méfier des amitiés récentes : très souvent, l’épreuve du temps les qualifiera d’amitiés d’opportunité (tant qu’ils sont heureux d’être avec vous, ces gens resteront), ou d’amitiés d’intérêt (tant que vous êtes célèbre/bien vu/bien placé, ces personnes seront vos amis si cela peut leur rapporter gros). C’est ce qu’Aristote, dans l’Ethique à Nicomaque, appelle respectivement « amitié de plaisir » et « amitié d’utilité ».

Mais la troisième est la seule véritable amitié, celle qu’Aristote nomme « l’amitié de vertu », celle qui veut le bien de l’autre – ceux qui veulent votre bonheur, donc. Et si cette amitié est déjà rare dans la vie, elle est quasiment inexistante dans la vie professionnelle.

JUDAS ETAIT L’AMI DE JESUS

Ceux de mes lecteurs qui savent que je travaille en Eglise me rétorqueront sans doute que, dans mon domaine professionnel, il doit en aller différemment.

Las ! Les cordonniers sont les plus mal chaussés et – pour avoir travaillé dans des domaines très variés, médias, enseignement, monde de la scène – je peux affirmer qu’il y a peu de branches professionnelles où j’ai rencontré le plus de coups bas qu’en Eglise.

Oui, Judas était l’ami de Jésus qui lui dira, lors du dernier repas, sachant qu’il était sur le point de le trahir : « Mon ami, ce que tu es venu faire, fais-le vite. »

AH, LE TEAM-BUILDING !

Pour pallier cet état de fait bien connu, le monde anglo-saxon a exporté jusqu’à nous l’une de ses plus brillantes idées-creuses de ces dernières décennies : le « team-building ». Ces activités prétendument récréatives que l’on organise pour construire des liens d’équipe. Vous savez ? Ces collègues qui se retrouvent à faire de l’accro-branche un samedi après-midi, un escape-game lors d’un jour de congé ou une soirée karaoke à la faveur des fêtes de fin d’année… Je ris jaune : j’en ai organisé moi aussi, de ces temps destinés à souder une équipe.

C’est là qu’il ne faut pas confondre « team » et « friends », en français : « équipe » et « amis ». Une soirée de boîte de fin d’année construit l’équipe. Elle ne fabrique pas des amis. Et le fait que votre N+1 vous ait payé l’apéro ne l’empêchera nullement de baisser votre salaire le lendemain. Au contraire, ça lui donnera bonne conscience.

ATTENTION AUX CONFIDENCES

Une fois que l’on a dit ce qui précède, il devient absolument EVIDENT de ne faire AUCUNE confidence personnelle, de ne confier AUCUN secret à un collègue de travail… Cette confidence, tôt ou tard, deviendra une information. Ce secret, tôt ou tard, sera transmissible avec profit.

Après, bien sûr, vous faites ce que vous voulez et pensez ce que vous voulez.

Permettez-moi d’avoir simplement à cœur de vous éviter les blessures que j’ai reçues au cours de ma vie professionnelle.

POUR FINIR

Deux remarques encore : j’ai écrit au masculin. Mais de très jolis coups fourrés me sont aussi venus de la gent féminine. La forfaiture dans le monde du travail n’a ni genre, ni race, ni religion.

Enfin, on peut avoir des collègues merveilleux, sur lesquels on peut compter dans notre vie professionnelle. Ce texte n’est pas là pour dénigrer les collègues. J’ai la chance d’en avoir de précieux.

Mais il faut simplement faire la différence avec ceux que l’on nomme les amis.


Vincent Lafarguerelayé sur LinkedIn et Facebook le 21 août 2026

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